
Comment se sont formés nos stéréotypes sur les pays d’Asie, pourquoi ils persistent, et en quoi la vie réelle diffère de ces images toutes faites.
Geishas silencieuses, samouraïs, sages contemplatifs, jardins zen et foules disciplinées : l’« Orient » que l’on imagine en Europe tient souvent dans quelques images. Elles ne sont pas toujours fausses, mais elles sont partielles, et parfois très anciennes. D’où viennent-elles, et que laissent-elles de côté ?
Une fascination qui ne date pas d’hier
Au XIXe siècle, l’ouverture du Japon au commerce international provoque en France un véritable engouement. En 1867, le Japon participe pour la première fois à l’Exposition universelle de Paris. Estampes, éventails, laques et porcelaines arrivent dans les ateliers, et le critique Philippe Burty forge un mot pour ce phénomène : le japonisme. Monet collectionne les estampes, Van Gogh copie à la peinture des gravures de Hiroshige, et toute une génération d’artistes découvre une autre façon de cadrer, d’aplatir les couleurs, de regarder la nature.
Cette admiration sincère s’accompagne pourtant d’une vision rêvée. Dans Madame Chrysanthème (1887), Pierre Loti décrit un Japon délicat et miniature, presque un décor. Le roman connaît un immense succès et installe pour longtemps l’image d’un pays charmant mais figé, plus esthétique que réel.
Le regard qui construit l’autre
En 1978, l’universitaire Edward Said publie L’Orientalisme. Il y montre comment la littérature, la peinture et les savoirs européens ont fabriqué un « Orient » imaginaire, défini surtout par contraste avec l’Occident : mystérieux là où l’Europe se voulait rationnelle, immobile là où elle se pensait en progrès. Son livre porte principalement sur le Proche et le Moyen-Orient, mais sa réflexion éclaire aussi notre manière de regarder l’Asie de l’Est.
Le stéréotype n’est pas un mensonge : c’est une vérité arrêtée, qui ne bouge plus.
Quelques idées reçues, et ce qu’elles oublient
« Ce sont des sociétés figées dans la tradition »
Le Japon, la Chine et la Corée du Sud comptent parmi les sociétés qui ont changé le plus vite au cours du siècle dernier. Urbanisation, révolution technologique, nouveaux modes de vie : la tradition y existe bien, mais elle se choisit, se réinvente et se discute, comme partout.
« Les cultures asiatiques se ressemblent toutes »
Le japonais, le chinois et le coréen sont des langues très différentes ; les cuisines, les religions, les histoires politiques le sont tout autant. À l’intérieur même de la Chine, les cuisines du Sichuan et de Canton ont aussi peu en commun que celles de la Bretagne et de la Sicile.
« Le collectif efface l’individu »
Le sens du groupe, de la politesse et de l’harmonie sociale est réel et souvent précieux. Mais il n’empêche ni les personnalités affirmées, ni la créativité, ni les débats de société. La mode de rue de Tokyo, la scène artistique de Séoul ou les jeunes entrepreneurs de Shenzhen suffisent à s’en convaincre.
« Tout y est zen »
Le zen est une école du bouddhisme, née en Chine sous le nom de chan, avec ses pratiques et ses textes. Le mot est devenu en français synonyme de calme et de décoration épurée, ce qui dit beaucoup de nos attentes et peu de la réalité spirituelle qu’il recouvre.
Pourquoi les clichés résistent
Les images simples voyagent mieux que les réalités complexes. La publicité, le tourisme et une partie du cinéma ont intérêt à vendre un exotisme lisible. Et il est plus confortable de retrouver ce que l’on connaît déjà que d’accepter d’être surpris.
Regarder autrement
Il ne s’agit pas de renoncer à la fascination, mais de la rendre curieuse plutôt que figée : lire des auteurs japonais, chinois et coréens, apprendre quelques mots d’une langue, s’intéresser à l’histoire derrière un motif. Les cultures ne sont pas des décors ; ce sont des conversations, et l’on peut y prendre part. C’est cet échange, plus qu’un exotisme de vitrine, qui nous inspire lorsque nous choisissons un carnet ou un papier.



