
Écritures, formes de politesse, manières de s’adresser aux aînés : comment les particularités d’une langue reflètent l’histoire, les valeurs et les règles d’une société.
Une langue n’est pas seulement un outil pour échanger des informations. Elle garde la mémoire de l’histoire d’un peuple, de ses hiérarchies, de ce qu’il juge important de nommer. Le japonais et le chinois, qui partagent une partie de leur écriture sans être des langues sœurs, en offrent des exemples passionnants.
Une écriture qui se regarde
Le chinois s’écrit avec des caractères, les hanzi. Certains sont nés de dessins : 人 évoque une silhouette humaine en marche, 山 trois sommets, 木 un arbre. La plupart sont des compositions où un élément indique le sens et un autre la prononciation. Un même caractère peut être compris par des locuteurs de dialectes très différents, ce qui a longtemps fait de l’écriture un lien puissant à travers un immense territoire.
Au milieu du XXe siècle, la Chine continentale a adopté des caractères simplifiés pour faciliter l’alphabétisation, tandis que Taïwan et Hong Kong conservent les formes traditionnelles. Un même mot peut ainsi s’écrire de deux façons selon le lieu, et chaque choix porte une part d’histoire.
Le japonais a emprunté ces caractères à la Chine, il y a plus de mille ans, sous le nom de kanji. Mais comme sa grammaire est très différente, il a développé deux syllabaires : les hiragana, aux formes arrondies, pour les terminaisons et les mots grammaticaux, et les katakana, plus anguleux, notamment pour les mots d’origine étrangère. Une seule phrase japonaise peut mélanger les trois écritures, et le lecteur voit d’un coup d’œil ce qui vient d’ailleurs.
Écrire un caractère, c’est déjà composer une petite image : l’équilibre, l’ordre des traits, l’espace laissé vide.
C’est pourquoi la calligraphie occupe une place si haute dans ces cultures. Elle n’est pas un simple « bel écrit » : l’ordre des traits, la pression du pinceau, la respiration entre deux caractères expriment l’état d’esprit de celui qui écrit.
Parler à quelqu’un, c’est se situer
Le japonais possède un système élaboré de formes de politesse, le keigo. On distingue notamment le langage poli courant, le langage respectueux qui élève la personne dont on parle, et le langage modeste qui abaisse sa propre action. Un même verbe, comme « venir » ou « manger », change complètement de forme selon que l’on s’adresse à un ami, à un client ou à un supérieur.
Les suffixes ajoutés aux noms vont dans le même sens : -san pour un usage courant et respectueux, -sama pour un client ou une personne très honorée, -kun ou -chan dans un cadre familier, senpai pour un aîné à l’école ou au travail. Le choix des mots révèle la relation entre les personnes autant que le contenu du message.
La famille dans les mots
En chinois, il n’existe pas un mot unique pour « frère » ou « sœur » : on dit gēge pour le grand frère, dìdi pour le petit frère, jiějie et mèimei pour les sœurs aînée et cadette. Les termes pour les oncles, tantes et cousins précisent aussi s’il s’agit du côté paternel ou maternel, et de l’âge relatif. Cette précision reflète l’importance traditionnelle de la famille élargie et du respect dû aux aînés, valeurs profondément liées à l’héritage confucéen.
Le japonais connaît une distinction comparable entre frères et sœurs aînés et cadets, et l’on appelle souvent quelqu’un par son rôle plutôt que par son prénom : « grand frère », « professeur », « monsieur le directeur ».
Ce que l’on ne dit pas
Dans les deux cultures, une grande partie du sens passe par le contexte. En japonais, le sujet de la phrase est souvent omis lorsqu’il est évident, et l’on évite volontiers un « non » trop direct. On parle de kūki o yomu, « lire l’air », pour désigner l’art de comprendre ce qui n’est pas formulé. En chinois, la notion de « face », miànzi, rappelle qu’il faut préserver la dignité de chacun dans l’échange.
Le japonais a aussi un mot, ma (間), pour l’intervalle, la pause, l’espace entre les choses. On le retrouve dans la musique, l’architecture, le théâtre… et sur la page, dans le blanc que le calligraphe laisse respirer autour du trait.
Apprendre une langue, changer de regard
S’initier à quelques caractères ou à quelques formules de politesse ne fait pas de nous des spécialistes, mais cela déplace le regard. On comprend qu’une autre langue découpe le monde autrement, et que nos propres habitudes ne sont qu’une possibilité parmi d’autres. Un carnet, un pinceau et un peu de patience suffisent pour commencer.



